Roman à lire sur la chirurgie esthétique du visage

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Le patient de la rue du Grand-Pont

I

Le Dr Vasco Berclaz détestait deux choses dans la vie : les patients qui marchandent et le bruit de la circulation sous ses fenêtres. Son cabinet occupait le dernier étage d’un immeuble de la rue du Grand-Pont, juste au-dessus du vide qui sépare le quartier de la Cité de celui de Saint-François, là où Lausanne enjambe sa propre vallée comme une ville qui ne tient pas en place. De ses baies vitrées, il dominait les toits, le clocher de l’église Saint-Laurent, les bus bleus qui glissaient sur le pont comme des coléoptères. Il aimait cette hauteur. Elle lui rappelait sa place dans l’ordre des choses.

À cinquante-deux ans, Berclaz était le chirurgien esthétique le plus cher de Suisse romande. Les femmes des conseillers fédéraux venaient le voir. Les héritières de Cologny, les épouses des banquiers genevois, les actrices vieillissantes qui transitaient par le Beau-Rivage avant un tournage. Il les recevait avec une courtoisie glaciale, posait sur leur visage le regard de l’expert qui évalue une marchandise, et leur disait sans ménagement ce qui n’allait pas. Cette franchise brutale faisait partie du prix. On la payait cher.

Berclaz ne croyait ni à la beauté ni à la laideur. Il croyait aux proportions. Le nombre d’or, l’angle naso-labial, la règle des tiers. Un visage, pour lui, n’était qu’un problème géométrique mal résolu, et son génie consistait à le résoudre. Il n’avait jamais aimé personne, ce qui lui laissait tout le loisir d’aimer son travail.

Ce mardi de février, sa dernière consultation de la journée s’appelait Monsieur Haldimann. Un homme. C’était assez rare pour qu’il l’eût remarqué en lisant l’agenda.

II

L’homme entra à dix-huit heures précises, alors que la nuit tombait déjà sur le Grand-Pont et que les réverbères s’allumaient un à un en contrebas.

Il était d’une banalité absolue. Taille moyenne, costume gris correct, un visage qu’on oublie à l’instant où l’on s’en détourne. Pas laid. Pas beau. Rien. Le genre d’homme dont les serveurs ne retiennent jamais la commande, dont les collègues confondent le nom, qui peut traverser une ville entière sans qu’aucun regard ne se pose sur lui. Berclaz, en professionnel, le détailla et ne trouva rien à dire. Aucun défaut. Aucune qualité. Un visage moyen, parfaitement, désespérément moyen.

« Que puis-je pour vous, Monsieur Haldimann ? »

L’homme s’assit, croisa les mains.

« Je voudrais que vous me rendiez inoubliable. »

Berclaz eut un demi-sourire. Il connaissait cette demande sous mille formes. Rendez-moi plus jeune, plus belle, plus désirable. Il sortit son stylo, prêt à expliquer ce qu’il pouvait faire d’un menton, d’une paupière, d’une pommette.

Il y a de ces visages qui portent affiché comme un blâme universel. Alain

« Vous ne comprenez pas, dit l’homme doucement. Je ne veux pas être beau. Je veux qu’on se souvienne de moi. Toute ma vie, les gens m’ont regardé sans me voir. J’ai été un employé que personne ne salue, un mari que sa femme a quitté en disant qu’elle avait l’impression d’avoir vécu seule, un fils dont la mère, à la fin, ne reconnaissait plus le visage — non pas à cause de la maladie, Docteur. Avant la maladie. Elle confondait déjà mes traits avec ceux des autres. Je suis l’homme que l’on oublie. Je veux que cela cesse. »

Berclaz posa son stylo. Pour la première fois depuis longtemps, une consultation l’intéressait.

« Ce que vous décrivez n’est pas un problème chirurgical, dit-il. C’est un problème de présence. De charisme. Cela ne se taille pas au bistouri. »

« Tout se taille, répondit Haldimann. Il suffit de savoir où couper. Vous, par exemple, vous êtes inoubliable. Les gens se souviennent de vous des années après une seule rencontre. Pourquoi ? »

« Parce que je les regarde comme s’ils n’étaient rien », dit Berclaz, et il fut surpris de sa propre honnêteté.

« Exactement. Vous prenez quelque chose aux gens, et c’est pour cela qu’ils ne vous oublient pas. » Haldimann se pencha. « Je veux que vous m’appreniez à faire pareil. Ou mieux : je veux que vous me donniez votre visage. »

Berclaz rit, cette fois franchement.

« Mon visage. »

« Je paierai ce qu’il faut. »

Il posa sur le bureau une enveloppe. Berclaz l’ouvrit par curiosité, par jeu, et le rire mourut dans sa gorge. Il y avait là plus d’argent qu’il n’en gagnait en une année. Davantage, peut-être. Des coupures qu’il ne reconnaissait pas tout à fait, comme frappées dans un autre temps.

« C’est une plaisanterie », dit-il, mais sa voix avait changé.

« Pas du tout. Réfléchissez. Je reviendrai. »

L’homme se leva, sans qu’on l’eût raccompagné, et sortit. Berclaz resta seul avec l’enveloppe. Quand il voulut, plus tard, se rappeler le visage de Monsieur Haldimann pour le décrire à sa secrétaire, il s’aperçut qu’il en était incapable. Rien. Le néant. Comme s’il n’avait reçu personne.

III

Berclaz aurait dû jeter l’enveloppe. Il la garda.

Il se dit qu’il enquêterait, qu’il rendrait l’argent, qu’il signalerait le fou. Il ne fit rien de tout cela. L’enveloppe dormait dans le tiroir de son bureau, et lui dormait de plus en plus mal. Car depuis cette consultation, quelque chose se déréglait.

D’abord, sa secrétaire l’appela par un autre nom. Docteur Hartmann, dit-elle, le lendemain matin, en lui tendant son café. Il corrigea, agacé. Elle s’excusa, troublée, je ne sais pas ce qui m’a pris. Puis ce fut un patient de longue date qui hésita en le saluant, qui chercha ses mots, qui finit par dire : Pardonnez-moi, j’ai eu un instant… vous m’avez semblé différent.

Berclaz se regarda dans la grande vitre de son cabinet, celle qui surplombait le Grand-Pont. Son visage était là. Le sien. Mais quelque chose, dans les contours, avait commencé à trembler — comme une photographie qu’on regarde trop longtemps et qui se met à se brouiller.

Il sortit marcher pour se calmer. Descendit la rue du Grand-Pont, traversa vers la place de la Palud, s’arrêta devant la fontaine de la Justice, cette femme de pierre aux yeux bandés qui tient sa balance au-dessus des Lausannois depuis des siècles. Il chercha son reflet dans l’eau du bassin. Il le trouva — flou, indécis, comme délavé. Un passant le bouscula sans s’excuser, comme on bouscule un objet, une borne, quelque chose qui n’a pas de visage pour qu’on lui demande pardon.

Au café du Grütli, où il commanda un verre, le serveur le servit, puis revint quelques minutes plus tard lui demander ce qu’il désirait, ayant déjà oublié l’avoir servi. Berclaz comprit, et la peur lui tomba dessus comme une pierre.

On l’oubliait. Trait après trait, on l’oubliait. Et il savait, avec la certitude froide du diagnostic, où passait ce qu’on lui retirait.

IV

Il retrouva l’agenda. Haldimann, 18h. Mais il n’y avait pas d’adresse, pas de numéro, pas de dossier. Sa secrétaire ne se souvenait d’aucun patient de ce nom. Vous étiez seul dans votre cabinet, ce mardi soir, Docteur. Je vous ai vu par la porte. Vous parliez tout seul, face à la vitre.

Berclaz remonta la rue du Grand-Pont en courant, presque, le souffle court, et les passants s’écartaient sans le voir, et les regards glissaient sur lui comme l’eau sur une vitre. Au sommet de l’escalier du Marché, ces marches couvertes qui montent vers la cathédrale, il s’arrêta, à bout de forces. La cathédrale dressait sa masse sombre au-dessus de la ville, et le guet, là-haut, criait l’heure comme il le fait chaque nuit depuis le Moyen Âge — Il a sonné dix, il a sonné dix — voix d’un homme qui veille pour qu’on ne l’oublie pas, qui crie dans le noir pour exister encore.

Berclaz pensa : Voilà ce que je vais devenir. Une voix sans visage. Un cri que personne n’écoute.

Il monta jusqu’au parvis. Se pencha à la balustrade qui domine la ville, les toits, le Grand-Pont en contrebas, et tout au fond le lac, noir, immense, qui avalait les lumières. Et c’est là, dans la nuit froide de la terrasse de la cathédrale, qu’il vit l’homme.

V

Monsieur Haldimann l’attendait, accoudé à la balustrade, le regard sur la ville.

Sauf qu’il n’était plus banal.

Son visage, maintenant, retenait le regard. Quelque chose de net, d’aigu, d’autoritaire s’y était installé. La mâchoire de Berclaz. Le pli dur de sa bouche. Cette façon de regarder les choses comme si elles n’étaient rien. Un passant attardé, en redescendant, le dévisagea longuement, et l’on vit dans ses yeux qu’il s’en souviendrait — qu’il raconterait peut-être, des années plus tard, j’ai croisé un homme un soir, sur le parvis de la cathédrale, un visage qu’on n’oublie pas.

« Vous voyez, dit Haldimann sans se retourner. Cela commence à prendre. »

« Rendez-le-moi. » La voix de Berclaz n’était plus qu’un filet. « Rendez-moi mon visage. »

« Mais je ne vous ai rien pris, Docteur. Vous me l’avez vendu. L’argent est dans votre tiroir. » Il sourit, et c’était le sourire de Berclaz, exactement, jusqu’à la froideur. « Vous croyiez que je payais pour une opération. Je payais pour un transfert. Toute votre vie, vous avez pris quelque chose aux gens pour qu’ils ne vous oublient pas. Vous avez volé leur tranquillité, leur estime de soi, leur image, un morceau à la fois, en leur disant ce qui n’allait pas chez eux. C’est ainsi qu’on devient inoubliable : en se nourrissant des autres. Je n’ai fait que vous appliquer votre propre méthode. »

« Qui êtes-vous ? »

« Je suis ce que vous avez toujours méprisé. L’homme moyen. Celui qu’on ne voit pas. Nous sommes des milliers, Docteur, des millions, à glisser dans les rues sans qu’aucun regard ne se pose. Et de temps en temps, l’un de nous se lasse. Il monte voir un homme comme vous. Et il échange. »

Berclaz voulut le saisir au col. Ses mains traversèrent l’étoffe. Il baissa les yeux : ses doigts étaient devenus pâles, indistincts, comme dessinés sur de la brume. À la balustrade de la cathédrale, le vent du lac le traversait sans le faire frissonner.

« Vous allez devenir moyen, dit Haldimann avec douceur. Puis transparent. Puis personne. Vous descendrez dans la ville, et la ville vous oubliera, rue après rue. C’est très doux, vous verrez. C’est même un soulagement, à la fin. On cesse de lutter pour exister. »

VI

On raconte qu’il y a, dans les rues de Lausanne, un homme que personne ne remarque.

On le croise rue du Grand-Pont, le matin, le regard perdu vers les fenêtres du dernier étage d’un immeuble qui surplombe le vide. On le voit s’arrêter place de la Palud, devant la fontaine de la Justice, et chercher dans l’eau du bassin un reflet qui ne vient jamais tout à fait. On l’aperçoit certains soirs sur les marches du Marché, gravissant l’escalier couvert vers la cathédrale, comme s’il montait demander quelque chose qu’on lui a pris.

Les serveurs ne retiennent pas sa commande. Les passants ne s’excusent pas de le bousculer. Si vous le regardez en face, vous oublierez ses traits avant d’avoir détourné les yeux. C’est un homme moyen. Désespérément moyen. Le genre d’homme qu’on ne voit pas.

Et tout en haut, dans le cabinet le plus cher de Suisse romande, un autre reçoit les épouses des banquiers et les héritières de Cologny. Il a un visage qu’on n’oublie pas, une franchise qui fait mal et qu’on paie cher. Quand il pose sur vous son regard glacial, vous sentez qu’il vous prend quelque chose — un peu de votre assurance, un morceau de votre image — et que vous vous en souviendrez longtemps.

Il s’appelle Docteur Haldimann, maintenant. Personne ne se rappelle qu’il s’est jamais appelé autrement.

Et de sa baie vitrée, chaque matin, il regarde en contrebas le pont, les bus bleus, et la silhouette grise d’un homme moyen qui lève les yeux vers lui — sans bien savoir pourquoi, ni ce qu’il cherche, ni à qui appartenait, autrefois, ce visage qu’il porte sans plus s’en souvenir.

 

 

 

 

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