Un architecte était à Montreux
Le Belvédère
I
Mademoiselle Vautier avait quarante-trois ans et dessinait des maisons qu’elle n’habiterait jamais.
Son cabinet occupait le deuxième étage d’un immeuble cossu de la Grand-Rue, à Montreux, là où le lac arrivait jusqu’aux fenêtres les soirs de brouillard et semblait vouloir entrer. C’était une grande pièce haute de plafond, encombrée de tables à dessin, de tubes de calque roulés dans des coins, de maquettes en carton-bois jaunies par le temps. Aux murs, des élévations encadrées, des coupes, des perspectives à l’encre de Chine : tout un cimetière de projets, dont la moitié n’avaient jamais quitté le papier. Car telle était la vérité du métier, que Mademoiselle Vautier avait apprise très tôt et qu’elle ne disait à personne : on dessine cent maisons pour en bâtir trois.
Elle y travaillait seule, ou presque, depuis dix-sept ans. Une dessinatrice plus jeune, Mademoiselle Bron, partageait son silence le matin et ses cigarettes l’après-midi, mais on ne pouvait pas dire qu’elles se parlaient. Elles cohabitaient comme deux horloges réglées sur des heures différentes. Mademoiselle Bron avait trente ans, des mains précises, une indifférence tranquille à tout ce qui n’était pas le tracé d’une ligne. Elle ferait, pensait parfois Mademoiselle Vautier en la regardant pencher sa nuque sur la planche, une excellente technicienne et n’aurait jamais une seule idée. C’était peut-être une chance. Les idées, songeait-elle, ne servent qu’à vous rendre malheureux.
Car Mademoiselle Vautier, elle, en avait eu. Jeune fille, à l’École, à Genève, on lui avait prédit beaucoup. Elle était de ces étudiantes dont les professeurs disent, en hochant la tête, qu’elles ont « quelque chose » — ce mot vague et terrible qui promet tout et n’engage à rien. Elle avait cru, alors, qu’elle bâtirait des choses qu’on viendrait voir de loin, des maisons dont on parlerait, qui porteraient son nom comme une signature au bas d’un tableau. Puis la vie était venue, avec sa lenteur, ses commandes raisonnables, ses propriétaires économes qui voulaient une cuisine plus grande et se moquaient bien de la lumière. On lui avait demandé des immeubles de rapport, des villas pour notaires enrichis, des transformations d’hôtels au bord du lac. Elle avait tout fait, proprement, honnêtement. Et le « quelque chose » s’était endormi quelque part, sans bruit, comme s’endort un feu qu’on a cessé d’alimenter.
À quarante-trois ans, elle ne vivait plus dans l’attente de rien. C’était, croyait-elle, une forme de paix.
II
Ce mardi de mars, une dame entra sans frapper.
Elle était vêtue de gris, d’un gris si parfait, si calculé, qu’il en devenait une couleur à part entière, un gris qui n’était ni tristesse ni deuil mais quelque chose de plus rare, comme le choix délibéré de ne pas se faire remarquer par les moyens habituels. Elle pouvait avoir soixante ans, ou davantage ; son visage avait cette immobilité des femmes qui ont décidé, un jour, de ne plus laisser le temps écrire sur elles. Elle se tenait droite. Ses mains gantées reposaient l’une sur l’autre devant elle, sans nervosité.
« Madame Léontine Roux, dit-elle. On m’a parlé de vous. On dit que vous êtes la seule, ici, à comprendre ce qu’une maison veut dire. »
Mademoiselle Vautier reposa son crayon. Voilà bien des années qu’on ne lui avait pas dit une chose pareille, et elle s’aperçut, avec une sorte de honte, que cela lui faisait plaisir — un plaisir vif, presque douloureux, comme la chaleur qui revient dans un membre engourdi.
« Qui vous a dit cela, madame ?
— Quelqu’un qui est mort. Cela n’a pas d’importance. Les morts ont parfois meilleur jugement que les vivants ; ils n’ont plus rien à gagner en mentant. »
Au fond de la pièce, Mademoiselle Bron leva les yeux, une seconde, puis les rabaissa sur sa planche.
« Que désirez-vous construire, madame ? demanda Mademoiselle Vautier.
— Un belvédère. Sur les hauts de Glion. Je veux voir le lac d’en haut, une dernière fois, depuis chez moi. »
Cette dernière fois fut prononcée si simplement que Mademoiselle Vautier n’y prit pas garde. Elle l’entendit comme une figure de style, une coquetterie de vieille dame. Elle ne comprit que beaucoup plus tard ce qu’il y avait, dans ces trois mots, d’exactement vrai.
On convint d’un rendez-vous sur le terrain.
III
Le terrain était magnifique et impossible.
Une pente raide, un éperon de roche dominant le Léman, où le vent s’engouffrait comme dans une gorge. En contrebas, très loin, les toits de Montreux, le miroitement des Avants, et le lac, immense, qui changeait de couleur à chaque souffle de nuage. Mademoiselle Vautier resta longtemps sans parler, le manteau battu par les rafales, les pieds dans la terre encore froide.
« Personne n’a jamais bâti ici, dit-elle enfin. Aucun architecte à Montreux. Et personne n’a eu tort. La roche est mauvaise. Le vent vous arrachera les tuiles. Il faudrait ancrer la chose dans la falaise, comme un nid d’aigle. Cela coûtera une fortune.
— J’ai une fortune, dit Madame Roux. Je n’ai que cela. Je l’ai gagnée seule, et je n’ai personne à qui la laisser qui le mérite. Autant qu’elle serve à quelque chose de beau avant de tomber entre des mains stupides. »
Mademoiselle Vautier la regarda. Il y avait, dans cette femme, une dureté qu’elle reconnaissait, parce que c’était la sienne, la dureté de celles qui ont fait leur chemin sans qu’on leur tienne la porte.
« Vous comprenez, reprit Madame Roux en fixant l’eau, que je ne vous demande pas une maison commode. Les maisons commodes, j’en ai eu. J’en ai trois, à Lausanne, à Vevey, à Territet, toutes parfaitement chauffées et parfaitement mortes. Je vous demande un endroit d’où regarder. C’est tout. Un endroit d’où l’on voie si loin qu’on en oublie le reste. »
Et Mademoiselle Vautier comprit, à cet instant, que le « quelque chose » de sa jeunesse, ce feu qu’elle croyait éteint, n’était pas mort. Il dormait. Il venait, sous le souffle de cette vieille femme en gris, de se rallumer d’un coup, et il faisait mal.
IV
Elle passa l’été à dessiner.
Elle inventa pour Madame Roux une maison qui semblait suspendue, accrochée à la falaise par on ne savait quel miracle, avec une longue galerie vitrée tournée vers l’eau, une galerie nue, sans meubles inutiles, où il n’y aurait que la lumière et le lac et le mouvement lent des heures. Elle abolit les murs partout où elle put les abolir. Elle calcula des poutres, des ancrages, des porte-à-faux qui faisaient peur aux entrepreneurs. Elle se disputa avec les ingénieurs, qui la trouvaient folle, et elle eut raison contre eux, parce que la folie était calculée jusqu’au dernier millimètre.
Elle ne dormait plus. Elle se réveillait à trois heures avec une solution dans la tête, allumait la lampe, dessinait en chemise, les pieds nus sur le plancher froid. Le matin, Mademoiselle Bron la trouvait penchée sur la planche, les yeux brûlés, et découvrait des merveilles.
Elle la regardait maigrir et noircir des feuilles, et se taisait, par habitude. Mais un soir, contemplant la dernière perspective épinglée au mur — la galerie ouverte sur le vide, le lac couché tout en bas comme une lame —, elle dit, ce qui ne lui ressemblait pas :
« C’est la plus belle chose que vous ayez faite.
— C’est la seule chose que j’aurai faite », répondit Mademoiselle Vautier.
Et elle le pensait. Tout le reste, les dix-sept années d’immeubles honnêtes, lui apparaissait soudain comme une longue salle d’attente, et elle se disait que cette commande venue de nulle part, cette vieille femme en gris tombée du ciel un mardi de mars, était la chose pour laquelle elle avait, sans le savoir, attendu toute sa vie.
V
Les travaux commencèrent à l’automne.
On dut tailler la roche, hisser le béton par un treuil, travailler accroché au-dessus du vide. Cela dura des mois. Mademoiselle Vautier montait chaque jour, par tous les temps, et restait des heures, indifférente au froid, à surveiller le moindre coulage. Les ouvriers — c’étaient des hommes, et c’était la seule présence masculine dans toute cette histoire — la trouvaient sévère et l’estimaient. Elle savait des choses qu’ils ne savaient pas. Elle voyait, dans une armature, ce qui tiendrait et ce qui céderait.
Madame Roux venait chaque semaine, toujours en gris, et restait des heures elle aussi à contempler le squelette qui poussait au flanc de la montagne. Les deux femmes se tenaient côte à côte, sans se parler, regardant la même chose naître. Il y avait entre elles, peu à peu, une intimité étrange, faite de silence et de cette œuvre commune. Elles ne se confiaient rien. Elles n’en avaient pas besoin.
Une fois seulement, par un après-midi où le lac avait disparu sous une brume blanche et où l’on ne voyait plus rien du tout, Madame Roux dit, comme pour elle-même :
« J’ai attendu toute ma vie d’avoir un endroit d’où regarder ce que j’ai manqué.
— Qu’avez-vous manqué, madame ? » demanda Mademoiselle Vautier, qui ne posait jamais de questions.
La vieille dame eut un mince sourire, sans gaieté.
« Tout ce qu’on manque quand on passe sa vie à se garder. J’ai gardé mon argent, ma santé, mon cœur. J’ai tout gardé si bien que je n’ai rien dépensé. Et voyez : on ne peut rien emporter. Alors je dépense, à la fin. Je dépense en vue. C’est ce qu’il y a de plus inutile, et c’est pour cela que j’y tiens. »
Mademoiselle Vautier ne répondit rien. Elle reconnaissait, dans ces mots, quelque chose qui lui appartenait aussi. Elle aussi s’était gardée. Elle aussi avait laissé passer les choses en se disant qu’il serait toujours temps. Elle se demanda, ce soir-là, en redescendant vers Montreux dans la brume, depuis combien d’années elle n’avait pas dépensé son cœur, et la réponse la fit frissonner plus que le froid.
VI
La maison fut achevée au printemps suivant.
Le matin de la livraison des clés, Mademoiselle Vautier monta seule à Glion, dans le petit jour, avant tout le monde. Elle voulait la voir d’abord seule. Elle entra par la grande porte de chêne, traversa le vestibule encore nu, et poussa la dernière porte, celle de la galerie.
La galerie vitrée tenait sa promesse, et au-delà.
Le lac s’ouvrait en bas, immense, métallique sous le ciel pâle, et l’on avait vraiment l’impression de flotter au-dessus du monde, détaché de la terre, suspendu dans une lumière qui ne venait de nulle part et de partout. Les montagnes de Savoie se découpaient en face, encore bleues de nuit. Un oiseau passa, très bas, sous le niveau du plancher, et ce fut cela, plus que tout, qui lui serra la gorge : voir un oiseau voler au-dessous de soi.
Elle resta longtemps, le front contre la vitre froide, à jouir de cette chose qu’elle avait fait naître et qui ne serait jamais à elle. Car telle était sa vie, et elle l’acceptait : faire naître, pour d’autres, des lieux où elle ne dormirait pas. Mais ce matin-là, pour la première fois, l’amertume habituelle ne vint pas. Elle se disait que peu importait à qui appartenait la maison. Elle, elle l’avait imaginée. Elle l’avait portée. Cela, on ne le lui prendrait pas.
Madame Roux n’arriva pas.
VII
Vers midi, une jeune femme se présenta, qu’elle n’avait jamais vue. Une nièce, dit-elle, le visage défait, les yeux rougis.
« Ma tante est morte avant-hier. Dans son sommeil. »
Mademoiselle Vautier la regarda sans comprendre, debout au milieu de cette galerie où la lumière était maintenant éclatante, indécente presque, tant le jour était beau.
« Mais… elle devait venir ce matin. Pour les clés. Tout est prêt. Tout est exactement comme elle le voulait.
— Elle savait, dit la nièce. Depuis des mois. Les médecins lui avaient tout dit, l’automne dernier. On lui donnait l’hiver, au plus. Elle a tenu jusqu’au printemps. Je crois qu’elle a tenu pour cela. »
Et Mademoiselle Vautier comprit alors le sens de ces trois mots prononcés un mardi de mars, cette dernière fois qu’elle avait pris pour une coquetterie. La vieille femme savait. Elle avait commandé, en sachant, une maison où regarder une dernière fois un lac qu’elle ne reverrait pas. Elle avait acheté du temps avec de la pierre. Elle avait fait bâtir, contre la mort, un point de vue.
« Elle ne l’aura jamais habitée, murmura Mademoiselle Vautier, et sa voix tremblait. Pas un jour. Pas une heure. Elle est morte deux jours trop tôt.
— Elle disait que ce n’était pas grave, répondit la nièce. Je ne comprenais pas, moi non plus. Elle disait : « Au moins, quelqu’un l’aura imaginée pour moi. Quelqu’un aura vu, à ma place, ce que je voulais voir. C’est presque comme si je l’avais vu moi-même. » »
VIII
La nièce vendit la maison dans le mois.
Elle n’y entendait rien, à ces choses ; elle vit une bâtisse impossible, accrochée à un rocher, dispendieuse à chauffer, et la céda au premier amateur. Mademoiselle Vautier ne sut jamais qui l’acheta, ni ce qu’on en fit, si l’on respecta la galerie nue ou si l’on y mit des meubles, des rideaux, toutes ces choses qui bouchent la vue et qu’elle avait justement bannies. Elle préféra ne pas savoir. Certaines choses, une fois qu’elles vous échappent, valent mieux qu’on les laisse partir tout à fait.
Elle reprit ses plans d’immeubles de rapport et de villas raisonnables. Le feu, de nouveau, s’était endormi — mais elle savait maintenant qu’il dormait, et non qu’il était mort, et c’était une autre manière de vivre. Mademoiselle Bron remarqua qu’elle ne fumait plus l’après-midi, et qu’il lui arrivait, le crayon en l’air, de regarder par la fenêtre le lac qu’on apercevait au bout de la rue, longuement, comme si elle attendait quelqu’un.
Parfois, le dimanche, elle montait à Glion.
Elle s’arrêtait sur la route, à distance, et regardait la galerie vitrée briller au soleil, accrochée à sa falaise au-dessus du vide. Elle ne s’approchait jamais. Elle craignait de voir des rideaux aux fenêtres, ou pire, des visages d’inconnus jouissant de ce qui avait été pensé pour une morte. De loin, du moins, la maison restait intacte, telle qu’elle l’avait rêvée, telle que Madame Roux l’avait commandée : une promesse de vue, suspendue entre le ciel et l’eau.
Elle se disait que cette maison était la seule, de toutes celles qu’elle avait dessinées, où une femme avait vraiment vécu — non pas dans ses murs, qu’elle n’avait pas connus, mais dans son attente, pendant les quelques mois où elle l’avait espérée, où elle avait tenu en vie pour elle, où elle s’était dit chaque soir : encore un hiver, et je verrai.
Et cela, songeait-elle en redescendant vers le lac dans la lumière oblique du soir, c’était peut-être tout ce qu’on pouvait demander d’une maison, et de bien d’autres choses encore : non pas qu’on les possède, non pas même qu’on les habite, mais qu’elles vous tiennent debout le temps de les voir naître.


Laisser un commentaire