Histoire de Chercheur d’or Suisse
Le Train de 17h12
I. Le quai d’en face
Romont est une gare où l’on ne fait que passer. Perchée sur sa colline, entre Lausanne et Fribourg, elle est de ces points sur la carte que les voyageurs regardent défiler par la vitre sans jamais en descendre. C’est précisément pour cela que Marguerite Délèze l’aimait.
Elle y travaillait au buffet depuis trente et un ans. Pas le buffet d’autrefois, avec ses nappes et son patron moustachu, mais le kiosque modernisé qui l’avait remplacé : croissants sous cellophane, café d’une machine qui crachait toujours un peu de mousse à côté de la tasse, et ces sandwichs triangulaires dont personne ne connaissait vraiment l’âge. Marguerite avait soixante-trois ans, les chevilles fatiguées, et une connaissance encyclopédique des trains.
Elle savait, par exemple, que l’homme du quai d’en face prenait toujours le 17h12 vers Fribourg.
Cela durait depuis le mois de mars. Un homme de son âge, peut-être un peu plus, qui arrivait par le train de Lausanne, descendait sur le quai 1, et attendait là, immobile, le regard sur les collines de la Glâne. Il ne prenait pas la correspondance immédiate. Il en laissait passer un, parfois deux, comme s’il avait besoin de ce temps mort, de cette station entre deux mouvements. Puis il montait dans le 17h12.
Marguerite l’avait remarqué parce qu’elle remarquait tout — c’était le seul divertissement d’un métier qui en offrait peu. Mais elle l’avait retenu parce qu’il portait toujours le même manteau gris, impeccable, et qu’il avait une manière de se tenir, mains derrière le dos, légèrement penché, qui rappelait quelqu’un. Elle n’arrivait pas à dire qui.
II. Le café numéro mille
Un mardi de mai, il traversa.
Marguerite le vit franchir le passage souterrain, remonter de son côté du quai, et se diriger droit vers le kiosque. Elle eut le temps, absurde, de remettre une mèche en place.
« Un café, s’il vous plaît. Serré. »
La voix était posée, un français soigné teinté d’un rien d’accent qu’elle ne plaça pas. De près, il avait des yeux fatigués mais attentifs, et les mains de quelqu’un qui avait travaillé avec, autrefois.
Elle fit le café. La machine cracha sa mousse à côté, comme toujours. Elle essuya d’un geste machinal.
« Vous prenez le 17h12 », dit-elle, et elle regretta aussitôt — on ne dit pas ces choses-là, on ne montre pas qu’on observe les gens.
L’homme ne parut pas s’en offusquer. Il eut au contraire un sourire lent.
« Vous êtes observatrice. » comme un achat or , minutieux et tranquille.
« Trente et un ans à regarder le même quai. On finit par lire l’horaire dans les gens. »
Il posa la monnaie sur le comptoir, exacte au centime, à la manière des gens d’ici.
« Trente et un ans », répéta-t-il. « Alors vous étiez là quand la gare avait encore son vieux buffet. Avec les rideaux à carreaux. »
Marguerite s’arrêta net. Le vieux buffet avait fermé en 1998. Cet homme avait connu Romont il y avait plus d’un quart de siècle, puis avait disparu, puis était revenu.
« Vous êtes d’ici ? » demanda-t-elle.
« Je l’ai été. » Il prit son café. « Merci, madame. »
Et il alla attendre son train.
III. Ce que l’horaire ne dit pas
Il revint le lendemain. Et le surlendemain. Café serré, monnaie exacte, quelques mots. Marguerite apprit les choses par fragments, comme on remonte de l’or de la rivière — une paillette à la fois.
C’est par l’épreuve du feu qu’on reconnaît l’or pur. C’est par les épreuves qu’on reconnaît l’homme de coeur.Sénèque
Il s’appelait Henri Brodard. Il avait grandi à Romont, fils d’un cheminot, dans un appartement de fonction qui donnait justement sur le quai 1. Enfant, il comptait les trains. À dix-huit ans, il était parti — Lausanne d’abord pour les études, puis l’étranger, une carrière d’ingénieur ferroviaire qui l’avait mené en France, en Allemagne, jusqu’en Argentine où l’on construisait des lignes dans la pampa. Il n’était presque jamais revenu. Ses parents étaient morts pendant qu’il était loin. Il avait envoyé des fleurs, pas pu venir.
« Et maintenant ? » demanda Marguerite, un jeudi pluvieux où le kiosque était désert.
« Maintenant je suis revenu. Ma femme est morte l’an dernier, à Lausanne. » Il le dit simplement, sans appel à la pitié, à la mode du pays où l’on porte son deuil à l’intérieur. « Et je me suis aperçu que je ne savais plus d’où j’étais. J’ai vécu partout. On finit de nulle part. »
« Alors vous reprenez le train. »
« Alors je reprends le train. » Il regarda par la vitre les collines noyées de pluie. « Je descends ici, je regarde le quai où j’ai grandi, et je remonte. Je n’ose pas vraiment sortir de la gare. La ville a dû changer. Je préfère garder celle d’avant. »
Marguerite comprit, à cet instant, à qui sa silhouette lui faisait penser. Mains dans le dos, légèrement penché : c’était la posture du père Brodard, le vieux cheminot, qu’elle avait croisé enfant quand elle accompagnait sa propre mère au marché. Le fils avait pris la forme du père sans le savoir.
Elle ne le lui dit pas. Pas encore.
IV. La ville d’avant
« Sortez avec moi », dit-elle un samedi.
Henri leva les yeux, surpris. Marguerite avait posé son tablier. Une remplaçante, une jeune fille du village qui mâchait un chewing-gum avec application, avait pris le kiosque.
« Je termine à seize heures le samedi », ajouta-t-elle, comme pour se justifier. « Et la ville n’a pas tant changé que ça. Vous vous racontez des histoires. »
Ils sortirent de la gare. Henri marchait avec prudence, comme sur une glace dont il doutait de l’épaisseur. La rue qui montait vers la vieille ville était toujours là, la collégiale aussi, dressée sur son éperon, et les remparts médiévaux que les touristes venaient photographier l’été.
« La boulangerie Python », murmura-t-il en s’arrêtant devant une vitrine. « Elle existe encore. »
« Troisième génération. C’est le petit-fils qui tient, maintenant. Il fait les mêmes cuchaules qu’avant. » Elle eut un demi-sourire. « Vous voyez. Tout n’est pas perdu. »
Il acheta une cuchaule — ce pain au safran qu’on mange à Fribourg, doré et sucré — et ils la partagèrent sur un banc, devant les remparts, face à la campagne glânoise qui ondulait jusqu’aux Préalpes. Henri mangeait lentement, et Marguerite vit ses yeux briller d’une humidité qu’il aurait nié si elle l’avait relevée.
« Trente ans que je n’avais pas mangé ça », dit-il enfin. « Ma mère en achetait pour la Bénichon. »
« La Bénichon, c’est dans trois semaines. »
Il la regarda.
« Restez jusque-là », dit-elle. Puis, gênée de son audace : « Enfin. Je veux dire. Il y a de quoi faire, à Romont. Le festival du vitrail. Le marché. On n’est pas obligé de toujours repartir par le 17h12. »
V. Ce qu’on ne dit pas
Il resta.
Pas tout à fait à Romont — il garda son appartement de Lausanne, par prudence, par cette incapacité suisse à brusquer les choses. Mais il prit un abonnement, et l’usage s’inversa : désormais il descendait à Romont le matin et remontait à Lausanne le soir, et entre les deux, il y avait la ville, le banc des remparts, le kiosque où Marguerite servait toujours des cafés que la machine ratait à moitié.
Ils ne se dirent jamais grand-chose. C’étaient deux personnes faites de silences, et le silence leur convenait. Ils partageaient une cuchaule, commentaient le retard d’un train, se plaignaient l’un de ses chevilles, l’autre de son dos. À la Bénichon, ils mangèrent le jambon et la moutarde de Bénichon dans une auberge de la Glâne, et Henri but un verre de trop de vin cuit, et raconta l’Argentine, les rails dans la pampa, le ciel si grand qu’il faisait peur.
« Et vous n’avez jamais voulu partir, vous ? » demanda-t-il.
Marguerite réfléchit longtemps, à la mode du pays.
« Non. J’ai regardé partir les autres. Trente et un ans. » Elle tourna sa cuillère dans son café. « On m’a souvent prise en pitié pour ça, je crois. La vieille fille du buffet de Romont, qui regarde passer les trains. » Elle releva les yeux, et il y avait dedans quelque chose de tranquille et de ferme. « Mais c’est moi qui étais là quand vous êtes revenu. »
Henri ne répondit pas. Il n’y avait rien à répondre. Il posa simplement sa main sur le comptoir, près de la sienne, sans la prendre tout à fait — il aurait fallu être un autre, d’un autre pays, pour la prendre tout à fait.
Le 17h12 entra en gare dans un grincement de freins. Pour la première fois depuis le mois de mars, Henri ne le regarda pas.
C’était assez. Dans ce coin de Suisse où l’on porte ses sentiments à l’intérieur comme on garde ses sous, où l’on dit il fait frais pour dire vous m’avez manqué, c’était même beaucoup. La machine cracha sa mousse à côté de la tasse. Marguerite l’essuya, et laissa sa main revenir près de celle d’Henri.
Dehors, le train repartit sans eux.

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